Le coup de foudre

En attente de l'amour

Pour les adultes, le coup de foudre est une notion incongrue, tant sont nombreuses les barrières qu’ils ont érigées contre les imprévus déstabilisants. Mais il se niche toujours au fond de nous un petit côté sournois qui pourrait se laisser ravir par l’amour et se transformer en un volcan en éruption. Les symptômes sont clairs : rythme cardiaque accéléré, mains en sueur, frissons chauds et froids le long de la colonne vertébrale. Il est impossible de déterminer si cette faiblesse soudaine affecte le cœur, le ventre ou la tête.

La folle passion de Salvador Dali pour Gala est ainsi d’ordre clairement sexuel. Il y avait rencontrée chez Paul Éluard, et afin d’être sûr de se l’attacher définitivement, il fit distiller, en guise de parfum, une essence mêlant testicules de mouton et musc, dont il s’enduisit le corps. Le résultat fut à la hauteur du stratagème : il déchaîna en Gala une véritable passion amoureuse.

L’amour d’lngrid Bergman pour Roberto Rossellini fut en revanche totalement cérébral. Elle en tomba amoureuse après avoir vu le film Rome Ville ouverte : comment résister à un homme qui avait écrit et dirigé un tel chef-d’œuvre ? Elle remua ciel et terre pour le rencontrer et le résultat de tant de détermination fut neuf ans d’épousailles artistiques et de vie commune (comme dans le film Stromboli).

À première vue, l’amour de Federico Fellini et de Giulietta Masina semble de même nature. Je crois pourtant que c’est le cœur qui les a unis en premier. Fellini assouvissait ses désirs sur les plateaux et par le truchement d’actrices plantureuses, mais il aimait tendrement sa femme. Du reste, seul le cœur peut justifier une union aussi durable et une fin aussi bouleversante : leur mort, à moins d’un an d’intervalle, témoigne bien d’une vie entièrement dédiée à cet amour réciproque.

La tête, le cœur et le ventre doivent pourtant agir de concert pour surmonter la difficile épreuve du passage à la relation amoureuse. La différence entre ces deux phénomènes est immense. Je suis persuadé, tout comme l’ethnopsychiatre Boris Cyrulnik, que le coup de foudre n’est que l’écho d’une expérience passée, d’une illusion qui émerge du fait d’un événement contingent, aussi clairement que peut l’être la mémoire de printing . Il lui faut, pour devenir une relation amoureuse, prendre en compte la réalité des partenaires. Selon le même principe, le passage de la relation amoureuse à l’amour ne peut se faire sans dépasser la phase de l’idéalisation, ce qui revient à choisir l’autre une seconde fois, pour ses défauts autant que pour ses qualités. En somme, le chemin qui conduit au véritable amour est fort long : lorsque la passion commence à jouer à cache-cache avec l’intimité, alors peut naître la constance qui permettra au couple de tenir bon.

Quand le coup de foudre frappe-t-il donc ? Très tôt, dès avant même l’adolescence, la volonté d’imiter les grands étant aussi forte que l’écho qu’en donnent les fables ou la télévision. Télévision, qui, d’ailleurs, ne cesse de donner une résonnance à ce phénomène par des séries de films pour ados. Entre cinq et douze ans se déchaînent ainsi des passions folles qui sont le prélude à la prochaine éducation sentimentale du sujet. Ces engouements sont par nature passagers puisqu’ils ne sont pas liés à l’objet du désir mais à la pulsion naissante. On dit « je t’aime » à sa mère comme à sa petite amie, et dans cette phrase se mêlent amour, amitié et attirance. L’enfant se montre alors extrêmement possessif, puisque la compréhension profonde du sens de l’altérité est une conquête psychique bien plus tardive.

Quel est le rôle des parents face à ces premières explosions amoureuses ? Il faut avant tout s’assurer que le jeu s’adresse à des enfants du même âge, pour éviter que la naissance de cette curiosité sexuelle ne finisse par intéresser un pédophile ou un maniaque. Lorsque c’est chose faite, laissons- les donc agir à leur guise, la découverte de la sexualité étant l’un des phénomènes les plus naturels. Nos enfants ne sont ni des démons ni des anges, ils sont des êtres humains et Freud le premier a démontré que lorsqu’on les béatifie, on ne fait que reproduire un vieux préjugé selon lequel la découverte sexuelle n’a lieu qu’à la puberté, au moment où l’on est en mesure de se reproduire. Rien n’est moins vrai. Les petits garçons ont des érections visibles dès la naissance, même s’ils doivent attendre des années avant de parvenir à l’orgasme « sec ». Il n’y a pas d’éjaculation avant la puberté. En revanche, selon les recherches de Floyd Martinson, 30 % des femmes ont des orgasmes clitoridiens avant l’âge de dix ans.

Le coup de foudre ne touche pas tout le monde. L’estime, l’affection, l’amitié peuvent être le préalable de l’amour. Les causes de l’amour sont innombrables, mais il y en a deux dont l’analyse me semble importante et trop souvent négligée : la sympathie et la différence d’âge.