Comment rencontrer l'amour

La naissance du couple

Les poètes, pour qui l’amour est source d’inspiration, prêtent à chaque nouvelle rencontre une dimension mystérieuse, que seule peut définir la magie de leur art. Les scientifiques sont plus cyniques. Pour eux le désir est un fait chimique et social, contenu dans un patrimoine génétique et lisible dans un extrait de naissance.

Toutes les expériences vécues ne font qu’illustrer l’une des trois théories fondamentales de l’attirance :

• La théorie de l’échange social : on tombe amoureux parce qu’on a le sentiment plus ou moins précis que cet échange sera bénéfique à notre équilibre pratique et émotionnel .

• La théorie de la convergence des opinions : la sympathie réciproque naît de la coïncidence entre deux biographies sentimentales .

• La théorie de la reconnaissance sociale : le désir initial débouche sur des intentions qui se précisent au fur et à mesure que se multiplient les réactions positives du partenaire et de l’entourage.

Cependant, de nos jours, les rencontres arrangées refont surface, via des sites de rencontre en ligne.

L’expérience de la mésentente au sein d’un couple est un bon point de départ pour réfléchir sur l’attirance, notamment quand elle concerne deux personnes issues d’ethnies différentes. Jessica, fille naturelle d’un Anglais de passage, a été élevée par un beau-père acariâtre. Elle épouse Branko, un Albanais, à qui elle reproche vite de passer son temps libre avec ses amis plutôt qu’avec elle, selon la coutume chez les hommes de son peuple. En fait, Jessica n’a épousé qu’une illusion. Elle recherchait une famille nombreuse susceptible de remplacer un cercle familial malsain. Elle s’est affirmée professionnellement, mais sa vie affective est un désastre : elle est victime d’un malentendu d’ordre ethnique dont elle n’a pu mesurer à temps la portée, et elle est incapable de comprendre que son mari, étant donné ses origines, met l’amitié entre hommes avant son rapport de couple. Elle-même est aussi une illusion pour son mari : Branko, en effet, rêvait d’une femme intelligente, qui le sortirait de la pauvreté et de l’inculture de son milieu d’origine. Sa mère s’est souvent plainte de n’avoir pu étudier et il n’est pas impossible que Branko ait épousé Jessica pour répondre à ce manque. Actuellement ils se débattent en plein conflit de pouvoir, et il est encore difficile de dire qui réussira à imposer ses règles conjugales à l’autre.

Ces malentendus, relativement fréquents entre des conjoints que leur appartenance ethnique sépare, n’épargnent pas cependant les individus d’un même groupe. Il est vrai que la rapidité avec laquelle on passe de la rencontre aux relations sexuelles, sans même prendre le temps de se faire la cour, ne fait qu’accentuer le phénomène. Il n’est pas faux de dire, comme dans les années soixante-dix, que la sexualité peut être précoce à condition d’être un vecteur de communication. Offrir une cigarette a longtemps été un rituel qui est en train de disparaître. Certes, la généralisation de l’interdiction de fumer a une action positive sur la santé, mais elle sonne en même temps le glas d’un jeu traditionnel de la séduction : proposer une cigarette, offrir du feu. Ce mode de relation, si embryonnaire soit-il, fait aujourd’hui gravement défaut.

Les facteurs sociaux de l’attirance sont en fait assez prévisibles. Pour en prendre conscience, il suffit de se pencher sur les annonces matrimoniales, les sites de rencontre et leurs messages uniformes. En revanche, les facteurs psychologiques sont beaucoup plus difficiles à cerner. On peut être attiré par ce qui nous ressemble ou par ce qui est différent de nous par l’âge, la classe sociale ou l’ethnie. En d’autres termes, on peut résoudre son complexe d’Œdipe soit en reproduisant la situation œdipienne par translation, soit par le choix de la ressemblance. Ou bien résister à la tentation par le choix de la plus grande diversité possible (principe de l’exogamie). Mais il faut savoir aussi que les femmes et les hommes ont des différences.

Le mécanisme de l’attirance, complexe et incontrôlable, semblable aux hamsters engendre parfois des situations imprévisibles ; il pousse des femmes honnêtes dans les bras de délinquants, les fait fondre pour des hommes-épaves et, tout autant, les fait défaillir devant l’archétype du cow-boy ou de Tarzan. Les hommes préfèrent selon les cas Brunnehilde ou Cendrillon, à moins qu’ils ne rêvent de séduire le petit Chaperon rouge ou de finir étouffés par les anneaux de la femme serpent. Certains sont attirés par la peur, d’autres par la transgression.

La fascination peut aussi porter sur des critères, somme toute, purement contextuels. Nathalie détestait toute idée de vie sédentaire et ne pouvait s’imaginer en femme au foyer. C’est dans cet état d’esprit qu’elle tomba amoureuse de Jules, intéressant à ses yeux parce qu’il pouvait l’emmener sans cesse en voyage. Aucun lien profond ne les unissait vraiment, de sorte que, lorsque Jules dut, pour des raisons professionnelles, s’arrêter de voyager, leur couple vola en éclats.

On pourrait multiplier les exemples à l’infini. On peut, en dehors de tout canon social, armer les grosses ou les maigres, préférer un lien intime possessif ou l’amour à distance. Pour certains couples, en effet, il est important de ne pas vivre un contact trop étroit. Élisa aimait Georges, un marin, qu’elle idéalisait au cours de leurs longues périodes de séparation. Leur vie conjugale se résumait à un grand week-end par mois. Lorsqu’ils se virent contraints de vivre vraiment ensemble, leur relation ne fut plus qu’une suite de querelles et de tentatives d’intimidation. Les séances de thérapie ne furent pas très efficaces puisque, dès qu’ils trouvaient un vague terrain d’entente, ils annulaient le rendez-vous suivant et recherchaient aussitôt un nouveau sujet de litige. Puis Georges a commencé à boire, ce qui n’a pas facilité les choses d’autant que sa santé en a souffert : il est mort peu de temps après avoir été mis en préretraite. Avec beaucoup de candeur, Élisa m’a avoué quelques mois après qu’elle l’aimait sans doute davantage maintenant qu’elle allait le voir au cimetière. Elle avait en effet retrouvé cette juste distance qui lui avait fait choisir un marin trente ans auparavant.

S’il y a quelque chose qui complique l’exploration des mécanismes de l’attirance, c’est bien cette vérité empirique selon laquelle on choisit quelqu’un moins pour ce qu’il est que pour ce qu’il représente. Parce qu’il est riche, avocat, médecin, explorateur, sans le sou, prêtre… Il est difficile en outre de faire la part entre ce que l’on attend d’un conjoint et ce que l’on demande à l’autre sexe, d’autant que ces attentes changent avec les époques. La question suivante n’a donc rien de rhétorique : qu’est-ce que les hommes attendent aujourd’hui des femmes, et inversement ?